Depuis plusieurs semaines, le débat autour du CLARITY Act agite Washington et oppose 2 univers qui se regardent en chiens de faïence : les banques traditionnelles et les géants des cryptomonnaies. Le projet de loi, actuellement entre les mains du Sénat américain, pourrait autoriser les plateformes d’échange à rémunérer directement les particuliers détenteurs de stablecoins. Cette seule possibilité ouvre un champ de concurrence inédit avec les banques, qui voient dans cette évolution un risque direct d’assèchement de leurs dépôts.
Pour les particuliers, la perspective semble alléchante : des placements numériques adossés au dollar et offrant potentiellement un rendement supérieur à celui d’un livret bancaire. Mais pour les établissements financiers, c’est une menace stratégique qui remet en question leur modèle économique. Les tensions montent, les prises de position s’enchaînent, et le bras de fer s’installe durablement.
Comprendre le Clarity Act et les enjeux autour des stablecoins
Le CLARITY Act s’inscrit dans la continuité du GENIUS Act, adopté l’an dernier pour reconnaître et encadrer les stablecoins aux États-Unis. Ces actifs numériques répliquent la valeur du dollar ou de l’euro, ce qui en fait une brique essentielle de l’écosystème crypto. Le nouveau texte va toutefois plus loin avec une disposition susceptible de redistribuer les cartes : il prévoit d’autoriser les plateformes à verser des intérêts aux détenteurs de stablecoins, une fonction aujourd’hui strictement réservée aux établissements financiers réglementés.
Le principe est simple. Quand un particulier achète un stablecoin, les dollars versés sont placés dans les coffres de l’émetteur. Celui-ci doit pouvoir rembourser l’acheteur à tout moment, ce qui implique une gestion très prudente des actifs. Pourtant, comme les banques, les émetteurs ne laissent pas dormir cet argent. Ils investissent dans des bons du Trésor, dans l’or ou même dans des actifs plus volatils comme le bitcoin.
Grâce à ces placements, les profits sont considérables. Circle, créateur de l’USDC, a généré 155 millions de dollars de bénéfices en 2024. Tether, mastodonte derrière l’USDT, a engrangé près de 13 milliards de dollars la même année, et les projections annoncent une progression continue. Malgré ces montants colossaux, rien ne les oblige aujourd’hui à redistribuer une partie de ces intérêts aux détenteurs de stablecoins.
Le CLARITY Act changerait précisément cet équilibre en donnant un cadre légal à une rémunération directe des utilisateurs.
Pourquoi les banques américaines réagissent avec autant de virulence
Le secteur bancaire américain ne s’y trompe pas : légaliser le rendement des stablecoins revient à ouvrir un canal concurrent direct avec les comptes d’épargne classiques. Or les banques américaines rémunèrent faiblement les dépôts, ce qui laisse la porte ouverte à une fuite massive de liquidités vers les plateformes crypto.
Une étude du Trésor américain, citée par l’Association bancaire américaine (ABA), estime que près de 6 600 milliards de dollars de dépôts pourraient potentiellement quitter les établissements traditionnels si cette rémunération devenait possible. Le risque est particulièrement aigu pour les banques régionales, déjà fragilisées depuis plusieurs années.
Ces établissements jouent pourtant un rôle majeur dans l’économie réelle. Selon l’ICBA (Independent Community Bankers of America), les banques locales financent 60 % des prêts accordés aux petites entreprises et 80 % des crédits agricoles aux États-Unis. Leur stabilité dépend directement de leurs dépôts.
Rebeca Romero Rainey, directrice de l’ICBA, alerte sur les conséquences : si les particuliers retirent massivement leur argent pour le placer dans des stablecoins rémunérés, la capacité des banques régionales à financer l’économie locale s’effondrera. Sa question est limpide : « S’ils perdent ces dépôts, d’où vont venir les ressources pour financer ces prêts ? »
Le risque systémique est donc double : une concurrence accrue pour les banques et une fragilisation de secteurs économiques entiers.
Comment Coinbase a ravivé le débat en offrant déjà un taux de 3,5 %
Alors que la loi n’est pas encore votée, certaines plateformes ont déjà pris de l’avance. Coinbase propose aujourd’hui une rémunération de 3,5 % aux utilisateurs de son programme premium qui achètent de l’USDC. Cette initiative, parfaitement légale dans son cadre actuel, met en lumière le potentiel attractif d’un stablecoin rémunéré.
Pour les particuliers, cela signifie qu’un portefeuille crypto peut déjà offrir un rendement supérieur à de nombreux produits bancaires traditionnels. Pour les banques, c’est un signal d’alarme supplémentaire : même sans cadre législatif complet, les plateformes parviennent à capter une part de l’épargne.
Cette situation renforce la volonté de Coinbase de voir la rémunération des stablecoins officiellement encadrée et généralisée. Elle nourrit également les craintes du secteur bancaire, qui redoute une érosion progressive de son rôle central dans la gestion de l’épargne.
Les premières concessions politiques et la rupture entre Coinbase et les négociateurs
Face à la pression des banques, les élus américains ont fini par réagir. Début janvier, la disposition autorisant la rémunération des stablecoins a été retirée du texte en cours d’examen. Cette suppression partielle a déclenché la colère du PDG de Coinbase, Brian Armstrong.
Dans un message publié le 15 janvier, il a expliqué préférer « ne pas avoir de loi plutôt qu’un mauvais texte ». Quelques heures plus tard, il quittait la table des négociations.
2 jours après son retrait, la journaliste Eleanor Terrett a affirmé que la Maison-Blanche envisageait de retirer son soutien au projet si Coinbase refusait de revenir dans les discussions. Brian Armstrong a immédiatement démenti cette version, affirmant que la présidence américaine avait au contraire encouragé des échanges constructifs entre plateformes et banques.
Ce va-et-vient politique montre la difficulté à concilier innovation financière et maîtrise des risques. La régulation avance lentement, et chaque pas vers un compromis est contesté par l’un ou l’autre camp.
Un affrontement qui dépasse le simple cadre des stablecoins
Ce débat n’est pas seulement technique. Il incarne un changement de paradigme qui touche à la structure même du système financier. Les stablecoins se positionnent comme une alternative aux comptes bancaires, capables d’offrir stabilité, liquidité et rendement, tout en étant intégrés à l’écosystème crypto mondial.
Pour les particuliers américains, la question se résume à l’accès à un placement plus rentable et plus flexible que les produits bancaires traditionnels. Pour les banques, il s’agit de préserver un rôle central dans la gestion des dépôts et le financement de l’économie. Pour les autorités, le défi consiste à créer un équilibre où l’innovation ne se transforme pas en menace systémique.
Le CLARITY Act marque un tournant décisif dans la confrontation entre l’industrie bancaire et les plateformes de cryptomonnaies. La possibilité de rémunérer les stablecoins pourrait bouleverser l’équilibre des dépôts bancaires, affaiblir les banques régionales et renforcer l’influence des acteurs crypto comme Coinbase.
La question demeure ouverte : les banques accepteront-elles la concurrence d’un nouvel acteur de l’épargne, ou les plateformes devront-elles reculer pour éviter un rejet politique du projet ? Une chose est certaine : si la rémunération des stablecoins devient un standard, elle redessinera en profondeur le paysage financier mondial.
